Parachat Miketz
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Les situations les plus anodines de la vie quotidienne

Paracha Pin'has


Que devons-nous apprendre, aujourd'hui, de l’acte exceptionnel de Pinhas? Comment traduire cela depuis les situations les plus anodines de la vie quotidienne, jusqu’aux actions les plus héroïques lors d’événements extraordinaires? L’être humain s’inscrit à la fin d’une longue et prodigieuse liste de créations. Le commencement se situe dans le néant. Puis s’enchaînent le minéral, le végétal et l’animal. L’homme bénéficie des attributs spécifiques de chacun de ces états. Mais avec un élément supplémentaire qui le rend unique! Sa conscience d’exister lui permet de s’extraire du carcan qui le constitue. Les lettres du mot «homme/Adam» permettent de former le mot «beaucoup/Meod». Il se trouve l’idée des possibilités de dépassement de sa propre condition.

Tout au long de l’histoire de l’humanité certains courants de pensée ont poussé ces possibilités d’aller toujours plus de l’avant jusqu’à des formes exagérées d’ascèse. D’autres, au contraire, ont favorisé toutes les formes de luxures et de licences. Sur le long terme, cela a provoqué des réactions allant à l’extrême opposé des idéaux initiaux.

Pour les uns se sera l’autorisation légitimée de la débauche, pour d’autres la violence, pour certains le détachement des biens matériels, pour d’autres précisément le matérialisme à outrance, etc. Sur un autre plan, cela a permis d’arriver à des découvertes scientifiques les plus prodigieuses pour l’amélioration de la condition humaine, là où d’autres en sont venus à rendre possible la destruction de toute trace de l’humanité sur cette terre. Les infinies possibilités de raisonnement ont mis en place des systèmes sophistiqués de philosophie, de la logique conduisant à la mathématique, à l’algèbre, la géométrie, etc. Pour permettre une description du réel de plus en plus poussée.

Grâce à la maîtrise de ces connaissances, on est parvenu d’une certaine manière à formater l’homme en fonction du milieu où il se trouve, par l’éducation, la pression sociale, les différents courants idéologiques, etc. Par l’utilisation des moyens modernes de communication actuels, nous atteignons des sommets. Se pose la question, faut-il rester sans réaction et subir, ou au contraire est-il possible de s’engager à un niveau individuel? Apparemment, entre toutes les extrêmes doit se trouver une ligne médiane. De toute évidence elle est difficile à trouver. Qu’existe-t-il entre obligation et liberté?

Sur le plan individuel, il n’existe aujourd'hui aucune force de coercition – pouvoir de contraindre quelqu’un à se soumettre à la loi – dans le judaïsme. En effet, même en cas de différend, les parties s’engagent tout d’abord à accepter volontairement le principe d’un tribunal d’arbitrage. Les prérogatives de celui-ci ne s’étendent en général pas au-delà du domaine pécuniaire. Et il ne se trouve jamais en dernière instance. Lorsque nous envisageons le terme obligation, et nous le lions avec celui de Mitsva/commandement, il convient de comprendre ce concept sous l’angle du judaïsme. Car, paradoxalement, il est lié avec celui de liberté. Et pour être encore plus précis à l’idée du libre arbitre.

Cela nous amène à la Paracha de Pinhas et au commentaire de Rachi (25,7): «Pinhas a vu ce qui s’était passé, et il se souvint de la Halaha/loi». Pour saisir l’enjeu de cette remarque, il est indispensable de découvrir la source du libre arbitre dans la Torah. Voilà un dialogue des plus étranges entre le peuple et Moshe Rabenou, d’une part, et ce dernier avec Hachem. Trois phrases dans le deuxième livre de la Torah, Chemot, 19,8-10: 8— Le peuple entier répondit d'une voix unanime: «Tout ce qu'a dit l'Éternel, nous le ferons!» Et Moshe rapporta les paroles du peuple à Hachem. 9— L'Éternel dit à Moshe: «Voici, Moi-même Je t'apparaîtrai au plus épais du nuage, afin que le peuple entende que c'est Moi qui te parle et qu'en toi aussi ils aient foi constamment.» Alors Moshe redit à Hachem les paroles du peuple. 10— Et Hachem dit à Moshe: «Rends-toi près du peuple, enjoins-leur de se tenir purs aujourd'hui et demain et de laver leurs vêtements, etc.»

Essayons de déchiffrer ce qui s’est dit. «Ainsi, également en toi ils auront confiance». Et Moshe redit à Hachem les paroles du peuple. Quelles sont les deuxièmes paroles du peuple! Car nous ne trouvons aucune trace dans l’Écriture désignant quelles sont ces paroles émises par le peuple à la suite de sa première réaction: “tout ce qu’Il a dit, etc.”.

Nous devons saisir le sens de la plainte exprimée par Israël. Elle est relative à ce que Moshe leur a dit au sujet de l’acceptation de la Torah. Ils avaient répondu: “tout ce que Hachem a dit”. Pour signifier qu’en entendant les paroles de Hachem, nous nous trouvons dans une situation contraignante, elle nous oblige à les accomplir. Du fait que la Parole est exprimée par la “bouche” de Hachem, il en résulte un ordre auquel il est impossible de se dérober, annulant tout libre arbitre. Raison pour laquelle il est aussitôt rapporté: Et Moshe transmit immédiatement vers Hachem la plainte d’Israël. Le Saint, béni soit-Il, a répondu à Moshe: «… Voilà, Je viens vers toi, précisément pour que le peuple...». Comme il est écrit au début de Dix Paroles (improprement traduit par les Dix Commandements): «Je suis Hachem Ton Éternel, etc., tu n’auras pas… etc.» (Chemot 20,2). 

Mais ils entendront seulement que la Parole est adressée à Moshe. Et grâce à cela ils auront toute la force du libre arbitre, d’agir en fonction de leur propre volonté. Maintenant, c’est Moshe Rabenou qui reprend pour lui ce que le peuple avait soulevé comme problème au début. Israël trouve son libre arbitre dans le fait que Hachem parle directement seulement avec Moshe. Alors dorénavant où se trouve le libre-choix de Moshe, lorsque Hachem s’adresse à lui?

Alors Hachem lui a donné un ordre seulement pour deux jours. Et Moshe Rabenou a rajouté, de sa propre initiative, selon sa compréhension, encore un jour (Shabat 87). Il a cherché à saisir quelle était l’intention du Saint, béni soit-Il. De cela dépendait tout le libre arbitre de Moshe Rabenou! Voulait-il recevoir ou ne pas recevoir la Torah? Parce qu’il n’aurait pas été possible de la recevoir après deux jours, mais seulement après trois jours. Et c’était effectivement l’attente de Hachem. La preuve en est que cela s’est réellement passé ainsi, puisque la Torah a été reçue le troisième jour. Cela, malgré le fait qu’il avait bien entendu de se préparer uniquement durant deux jours. La condition absolue pour recevoir la Torah dépendait de sa propre compréhension consistant à ajouter de lui-même un jour. Et là résidait tout le libre-choix dévolu à Moshe Rabenou.

L’acte de Pinhas a exigé la plus grande concentration et maîtrise. Ce n’est pas du tout le geste d’un fanatique. Il ne pouvait laisser sa main agissante dévier d’un millimètre pour prouver l’exactitude de son engagement, la pertinence de sa compréhension. Il est parvenu par un geste des plus cruels à rétablir l’ordre d’une part, mais surtout la paix et l’amour entre les hommes. Comme cela a été confirmé par la Parole: «c’est pourquoi tu annonceras que Je lui accorde Mon Alliance de paix» (Bamidbar 25,12). Cela a imposé le silence à tous ceux qui se sont arrogé le droit de la critique, à ceux qui n’ont pas saisi la portée de ce geste, ni l’engagement et l’abnégation exigée par celui qui l’a accompli. Du commentaire de Rachi il ressort clairement que Pinhas étudiait auprès de Moshe Rabenou. Et il a agi en fonction de ce qu’il a appris, conformément à la loi. 

Mais, en plus il avait aussi appris à se connaître lui-même. Il a réussi à parfaitement lier ses connaissances avec leur mise en pratique. Les explications ne sont pas l’essentiel, mais leur mise en application. Cela commence là où un effort est requis pour agir conformément aux exigences indiquées dans les quatre coudées de la Halaha/loi. Cela continue dans l’attention portée à autrui, proche ou lointain. Il ne peut être question d’une impulsion incontrôlée. Car même l’acte apparemment le plus héroïque, mais effectué en dehors des limites admises et enseignées par nos Sages ZL, ne serait entré dans le cadre admis.

Lorsque Hachem s’adresse à une personne, nous comprenons qu’il n’existe pas de possibilité de choisir de ne pas accomplir Sa Parole. Le seul choix qui lui reste réside dans sa véritable intention de réaliser Sa Volonté. En comprenant quelle est cette volonté non dévoilée de façon explicite. Le choix de Moshe de recevoir la Toah a résidé dans sa libre décision de rajouter un jour, là où il a entendu explicitement que Hachem a indiqué deux jours. Et c’est cela qui s’est effectivement passé. Une simple pression peut nous faire basculer d’un monde vers l’autre. Sur le chemin que l’on veut emprunter, sur celui-ci on est conduit. Il n’existe aucune protection ni assurance. Seulement celles d’assumer ses responsabilités et ses engagements. On récolte ce que l’on a planté. La liberté est totale, même d’aller contre les directives de Hachem. Le monde de miséricorde a des apparences cruelles. 

Il est donné à chacun de prendre conscience, à l’examen objectif des conséquences de ses actes, que là précisément réside la véritable miséricorde. Car ainsi il lui est toujours possible de se repentir et de réparer. La crainte, en constatant là où nous sommes, donne la force de surmonter les obstacles. Elle mène à la vraie satisfaction dans la vie qui consiste à s’accomplir. C’est-à-dire en définitive à réaliser la Volonté, le sens profond de son existence. On peut se rendre quitte en appliquant à la lettre ce qui est dit ou écrit, en mettant toute son intelligence à comprendre la manière de se conduire. Mais, il convient d’aller plus loin, là où est le cœur, là où est l’enthousiasme et la joie dans l’accomplissement ! Pour amener les concepts les plus élevés jusqu’à nous, dans notre condition humaine ici-bas. Et élever vers les échelons les plus hauts l’acte le plus simple.

Il n’existe ni copyright, ni de brevet déposé pour s’inspirer du geste de Pinhas. Chacun peut libérer, petit à petit, le potentiel existant au fond de nous, nous dépasser en nous libérant de nos inhibitions. Pour découvrir la satisfaction résultant de nos efforts. Comme Pinhas a réussi à dépasser les apparentes limites. Nous pouvons nous aussi recevoir, en fonction de nos mérites, l’abondance des cieux qui attendent de se déverser sur nous. Nous ressentirons la plénitude et la paix en nous-mêmes. Et nous la ferons régner autour de nous.


Chabat Chalom

Kupath Rabbi Meir Baal Haness

Elhanan

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